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Génocide des Tutsi au Rwanda : Philippe Manier condamné à perpétuité pour avoir été un « agent zélé

L’ex-gendarme de 66 ans a été reconnu coupable de « génocide » et de « crime contre l’humanité » dans la préfecture de Butare, en avril 1994, par la cour d’assises de Paris.



L’ancien gendarme rwandais Philippe Hategekimana, naturalisé français sous le nom de Manier en 2005, lors de son procès aux assises de Paris pour génocide et crime contre l’humanité, le 10 mai 2023. BENOIT PEYRUCQ / AFP


Affaissé sur sa canne, Philippe Hategekimana, naturalisé français en 2005 sous le nom de Philippe Manier, a écouté mercredi 28 juin son jugement. L’ancien gendarme rwandais, âgé de 66 ans, a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité et reconnu coupable de « génocide » et « crime contre l’humanité » pour « quasiment tous les chefs d’accusation » qui pesaient à son encontre.

« La cour a considéré que vous avez commis les faits les plus graves, ceux de crimes de masse, que vous avez été un agent zélé dans le plan d’extermination des Tutsi, a précisé Jean-Marc Lavergne, le président de la cour d’assises. Vous avez notamment utilisé un armement militaire, un mortier et une mitrailleuse, pour tuer des civils. C’était destiné à ce qu’il n’y ait aucun survivant. » Ces faits imprescriptibles ont été commis dans la préfecture de Butare, dans le sud du Rwanda, en avril 1994.


D’après les neuf membres qui composaient la cour (un président, deux assesseurs et six jurés), l’ancien adjudant-chef de la gendarmerie de Nyanza a ordonné l’érection de plusieurs barrières sur des routes, où des centaines de Tutsi ont été tués. Il est aussi à l’origine de l’assassinat d’un bourgmestre, Narcisse Nyagasaka, car il résistait à l’application du génocide dans sa commune. Il est également condamné pour avoir pris une part active dans le massacre de Nyamure, une colline sur laquelle plusieurs milliers de Tutsi ont été exterminés.


« C’est un délibéré juste, une peine méritée, compte tenu de la gravité des faits reprochés, a déclaré Rachel Lindon, avocate d’Ibuka, l’une des principales associations de rescapés du génocide des Tutsi. Mais personne ne peut se réjouir de voir un homme condamné à la perpétuité. »


Pas un « petit poisson »

« La cour est entrée au cœur du génocide pour en comprendre tous les détails et tous les mécanismes, s’est félicité Marcel Kabanda, président d’Ibuka France. A la fin, la souffrance des victimes est prise en compte. Je suis heureux du travail de la France dans ce domaine. »


Ce jugement, obtenu après quasi douze heures de délibérés, conclut un procès marathon de sept semaines, au cours desquelles 105 témoins, presque tous à charge, ont été auditionnés. Les preuves matérielles étant inexistantes à cause de l’antériorité des faits, la crédibilité des récits était au cœur du procès. La cour d’assises a estimé qu’ils étaient sincères, dignes de confiance, et que Philippe Manier était bien l’homme que tout le monde surnommait « Biguma » au printemps 1994.


Des témoignages accablants ont été retenus contre lui, comme celui de Mathieu Ndahimana, affirmant mercredi 7 juin : « L’attaque [sur la colline de Nyamure] a été dirigée par “Biguma”. Je l’ai vu arriver dans une camionnette de la gendarmerie avec des gendarmes armés de fusils légers et de gros calibres. “Biguma” était assis dans la cabine côté passager. »


Valens Bayingana a expliqué qu’il avait vu « Biguma » tirer des coups de feu sur un groupe de femmes pour donner le signal de départ du massacre. « Il a un peu vieilli, mais c’était bien ce visage-là », a-t-il déclaré le 7 juin en désignant l’accusé. Le lendemain, Telesphore Nshymiyimana s’est rappelé qu’autour du 24 avril 1994, le gendarme lui avait demandé des renforts pour aller attaquer Nyamure. « Philippe Hategekimana n’est pas un “petit poisson” ni un simple exécutant, mais un maillon fondamental de la mise en œuvre du génocide », a plaidé lundi 26 juin, Cécile Viguier, avocate générale, avant de requérir la peine maximale.


Une attitude parfois désinvolte

Plusieurs récits ont néanmoins semblé fragiles. « Tous les témoins se contredisent les uns avec les autres, a ainsi plaidé Emmanuel Altit, l’un des quatre avocats de l’accusé. Quand les faits divergent autant, c’est parce que l’un est faux. Mais c’est peut-être aussi parce qu’ils sont tous faux. Comment condamner quand il y a autant d’informations contradictoires ? »


L’ancien gendarme est arrivé en France en 1999, grâce à de faux documents et en prétendant auprès de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) avoir été professeur de sport au Rwanda. Il a été naturalisé par décret en avril 2005 sous l’identité de Philippe Manier. Installé en Bretagne avec sa famille, il a travaillé comme agent d’accueil à l’université de Rennes-II jusqu’en 2017 avant d’être licencié en raison de ses absences.


Alors qu’une plainte avait été déposée contre lui par le Collectif des parties civiles pour le Rwanda, il a alors fui au Cameroun, où il a été arrêté le 30 mars 2018 avant d’être extradé vers la France. « La cour a vu votre personnalité complexe et manipulatrice, lui a lancé Jean-Marc Lavergne. Vous vous êtes enfermé dans vos mensonges et avez été incapable de toute remise en cause personnelle. »


Silencieux durant la majorité des audiences, Philippe Manier n’a montré « aucune émotion ni aucune empathie », selon les parties civiles, lors des récits de viols ou d’exactions. Le jour du verdict, l’homme de 1,64 m, aux épaules larges et au crane rasé, a finalement pris la parole. « J’ai confiance en votre jugement. Vous écouterez la raison et votre cœur », a-t-il déclaré avant que la cour se retire pour délibérer. C’est le cri des victimes de Nyanza qui a été entendu.


 

(c) 2023, Le Monde Afrique

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